Les États-Unis : véritable ami des Franco-Louisianais ?

Mis à jour : 27 juil. 2019

Bennett Boyd Anderson III | La Nouvelle-Orléans, Louisiane "I'm an American, mais j'suis pas américain." Tout le monde en Louisiane a entendu ces mots à un moment ou un autre. Je les connais bien ; je les ai dit plusieurs fois. Pour moi, il faut les répéter souvent parce que, selon certains, j'suis pas un vrai Franco-Louisianais à cause de mon nom, même si la famille de ma mère est créole et francophone. Mais je m'égare.


J'ai eu envie d'écrire un article sur un programme possible pour faciliter l'obtention de visas travailler-vacances (ce qu'on appelle en anglais des Work Holiday Visas) entre la Louisiane et le Canada. Cependant, la Louisiane n'a pas la puissance politique pour remplir son côté du marché, car c'est le gouvernement fédéral, et non celui de l'État, qui contrôle l'immigration de l'étranger. Même si la Louisiane est la seule État de créer des accords avec d'autres pays sans l'aide ou l'intervention de Washington, rien va changer les lois incontournables du pays.


Cela m'a guidé à un autre sujet : Les États-Unis sont-ils un vrai ami à la cause franco-louisianaise ?



Toute personne sachant l'histoire du français en Louisiane répondrait "non" à la question posée ci-dessus, et cela serait la bonne réponse. Ce sont les Américains qui ont usurpé l'importance économique, politique et démographique des Créoles. Et aujourd'hui, selon l’enquête de Rasmussen, plus de 80% des Américains croient que l'anglais devrait être déclaré la langue officielle du pays, et, selon un article écrit en 2018, 32 États ont passé ou introduit des lois pour rendre l'anglais leur langue officielle. (La Louisiane, où le français occupe une position avantageuse vis-à-vis d'autres langues minoritaires, n'est pas encore parmi eusse.) Selon Pew, 29% de la population avouent qu’entendre une langue "étrangère" en public les dérangerait ; si on examine les chiffres, on y voit que 34% de la population blanche dans son entier et 47% des personnes s'identifiant comme Républicaines disent la même chose.


La position spécifique des Américains sur la Louisiane et les Franco-Louisianais est moins claire. La Louisiane est énormément romancée dans l'esprit populaire ; avez-vous jamais vu True Blood ? The Princess and the Frog ? True Detective ? Il y en a plus. Le voodoo ! Le Mardi Gras ! Le gombo ! L'alcool ! Le jazz ! Ces p'tits Cadiens-là, avec des trous dans leur linge* et des dents manquantes, si charmants, qui ne parlent ni le bon français ni le bon anglais. On est considéré comme un endroit exotique, peut-être le plus exotique du pays si on exclut l'Alaska et Hawaï.


Les Louisianais se trouvent dans une position politique précaire et, on peut remarquer, parfois inconsistante. La phrase "Americans speak English" est, je suppose, un 'tit brin plus controversée en Louisiane que dans les autres États du Sud, ce qui est rare dans un État aussi conservateur que le nôtre. (Je pouvais pas trouver des chiffres spécifiques, mais on doit noter que, selon l'enquête Pew que je discute ci-dessus, les Américains les plus âgés et les moins instruits sont les plus susceptibles de ne pas aimer les langues étrangères ; cependant, en Louisiane, c'est cette même population, les membres âgés de la classe ouvrière conservatrice, qui parlent historiquement le français. Alors il serait intéressant de savoir s'il existe une disparité entre ces électeurs louisianais et leurs compatriotes non-francophones ou non-louisianais.)


Au même temps, certains Louisianais disent que la position des Créoles et celle des immigrés récents ne sont pas comparables ; les immigrés du Mexique, par exemple, font le choix de quitter leur pays hispanophone pour aller à un pays anglophone. Par contre, la Louisiane française a été peuplée par des colons canadiens et français : des francophones qui ne sont que passés d’une région francophone à une autre, les deux sous la domination de l'Empire français. Dans ce sens-là, le français n'est pas une langue étrangère en Louisiane ; l'anglais, c'est la langue étrangère. (Peut-être il faut remarquer ici que les Acadiens sont arrivés en Louisiane pendant la période espagnole et non pas la période française ; par ce logique, ils auraient donc dû apprendre l'espagnol.) Mais c'est vrai que la Louisiane a été vendue par Napoléon aux Américains malgré l'opposition explicite de la majorité des Créoles. Ils n'ont jamais fait le choix d'aller dans un pays anglophone, et donc les Créoles n'ont pas la même obligation que les immigrés récents. C'est ce que beaucoup disent pour se démarquer des autres. Mais ce claptrap philosophique, qu’il soit vrai ou non, ne va pas produire une solution au gros problème : la disparition du français en Louisiane.



Nous ne devons pas nous considérer comme existant dans un cadre politique préétabli. Ni les Républicains ni les Démocrates ne se soucient de la situation critique des Franco-Louisianais. Bien sûr non ; ce sont des partis américains, conceptualisés pour un public américain. Moi, je crois qu'il faut les abandonner. Notre problème nécessite une solution nouvelle et unique.


Allons rappeler la devise des Lumières : sapere aude—osez savoir, osez penser, osez défier ! Nous avons le pouvoir, la compétence et la volonté de sortir des sentiers battus. Trop souvent, on considère les affiliations politiques comme un jeu de tout ou rien. Cela n'est pas nécessaire, ni même désirable. Il ne faut pas être gauchiste (ou droitiste) pour soutenir les droits politiques de la population francophone de la Louisiane ou du reste du pays. Cela ne vous rend pas un traître à votre parti politique préféré ou à votre pays. On est plus que ça. Nous sommes des individus libres-penseurs. Nos préoccupations ne sont pas forcément celles de nos voisins du Mississippi ou du Texas, ni celles de nos compatriotes de la Californie ou du New York. Toute la structure des É-U est fondée sur ce simple fait, mais c'est un fait que nous aimons oublier. Les autres États sont nos amis et nos partenaires, mais la Louisiane a le droit et la prérogative de se frayer son propre chemin.


Mais nous n’avons pas nécessairement besoin de nous battre sans alliés, et la Louisiane n'est pas le seul territoire des Créoles aux É-U. C’est intéressant de noter que la plupart des contributions au Bourdon de la Louisiane viennent de notre public français-de-France et canadien. Où sont nos cousins, les Créoles du Missouri et des Illinois ? Ou les Franco-Américains de la Nouvelle-Angleterre ? Où sont-ils ?


Dans le cas des Créoles de l’ancien pays des Illinois, il n'y en a plus : Il reste moins d'une centaine de locuteurs, presque tous âgés. Et pourquoi ? Parce que les É-U ont supprimé leur culture jusqu'à l'extinction. Non seulement la langue française, mais toute conception d’une francophonie illinoisaise, passée ou présente, est en danger de disparition. La plupart des Louisianais, qu’ils soient français ou anglais, n'ont aucune idée qu'il existe ou existait des Créoles au Missouri. La seule Missourienne que j'ai jamais rencontrée, une étudiante de St. Louis, ne le savait pas non plus. Et les Franco-Américains du Maine, du Vermont, du New Hampshire ? Je ne peux pas vous dire. Ils existent toujours, mais pour quelque raison, leur identité ethno-culturelle n'est pas assez distincte et emphatique que celle des Louisianais. Pour quelque raison. Mais, bien sûr, on sait tous très bien la raison.



Je n'écris pas ceci pour fomenter un sentiment de haine ou de ressentiment contre les États-Unis—ce qui ne serait pas très productif—mais il faut reconnaître la réalité de la situation actuelle afin de pouvoir nous préparer aux conséquences futures. Il faut aussi reconnaître que les tensions historiques entre les communautés française/américaine en Louisiane ne sont pas mortes ; elles ne font que dormir. Elles dorment parce que c'est nous, les Français**, qui ont perdu la guerre, parce que la langue française a perdu sa vitesse et ne pose donc plus de problème à l'élite anglophone.


Soyons pas naïfs. Si le français fait un vrai retour dans le domaine public, une grande partie du pays (et même de notre propre État—je vous regarde, nord de la Louisiane) sera très énervée. Est-ce que la situation historique des Franco-Louisianais nous exempte du sentiment xénophobe qui existe envers les hispanophones ? Seulement dans l'esprit louisianais, et seulement parfois. Cela ne va pas nous protéger. Un tas de monde non-louisianais ne fera aucune distinction entre les Franco-Louisianais (qu’ils soient Créoles ou pas) et d'autres minorités linguistiques. Dans l'esprit commun, la présence du français en Louisiane est tolérée parce que le français est mignon, il n'a pas de force, c'est la langue de Mémère et Paw Paw. Les Canadiens anglophones croient-ils que le français canadien est mignon ? Non. Beaucoup (pas tous, bien sûr) le regardent comme une menace. Voici la raison pour le sentiment anti-québécois dans les provinces anglophones du Canada.


Que pourrait-on faire ? Faut-il se tourner vers l'exemple du Québec, ou doit-on former une nouvelle approche ? Pas comme au Canada, aux É-U les francophones ne sont pas la plus grande communauté linguistique minoritaire. Devrait-on s’allier et se battre avec des locuteurs de l'espagnol, du chinois, de l'allemand pour former un front national*** ? Beaucoup d'Américains, en Louisiane et ailleurs, soutiennent et soutiendront nos droits au nom de la liberté et de la diversité. L'idéalisation de la Louisiane comme pays francophone exotique va dans les deux sens ; il y a beaucoup qui voudraient préserver ou restaurer cette vision-là. Ou devrait-on se concentrer sur la politique locale, c-à-d celle de la Louisiane, pour former un parti explicitement francophone ? Il existe toujours un Parti Louisianais sur Facebook.


Je n'ai pas la bonne réponse. Mais avant tout, il faut considérer : Que penserait le pays entier, et à quel point, si du tout, devrions-nous nous en préoccuper ? Ça c'est la grande question.


*c-à-d leurs vêtements


**Veuillez voir la page "Français louisianais" pour plus d'explication sur les termes Américain et Français, qui font référence aux populations anglophone et francophone respectivement. Si vous lisez cet article d'un ordinateur situé en France, il est probable que vous soyez français-de-France, ce que certains appelleraient l'un des "vrais Français." Mais dans le dialecte louisianais, nous sommes tous les deux français.


***Aucune relation à l'ancien Front National de la famille Le Pen.


Image crédité à Selçuk ("Le choc des Titans"), auteur du Monde.


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