Notre culture et le rôle de l’écrivain après la Grande Anglicisation

R. Paul Cooper | College Station, Texas

Cette lettre est, pour moi, un 'tit brin dure à écrire. Il y a beaucoup de raisons pour cela. En premier, j’suis en train d’apprendre le français en autodidacte. J’ai deux dictionnaires, un de français standard et un de français louisianais, les diagrammes de conjugaisons sont ouverts devant moi, ma connaissance de l’espagnol m’a préparé pour la grammaire et la syntaxe, et après avoir appris son écriture, j’utilise Internet pour vérifier, et vérifier, et vérifier, et vérifier, et il y toujours a plus de fautes. Avec toutes les ressources, encore, c'est très dur. Mais j’dois écrire, car j'suis écrivain, et j’n’veux jamais plus écrire qu’en anglais. Si j’veux (et si vous voulez) une vie en français, on devrait travailler dur. Si on travaille comme ça, et notamment si on travaille ensemble, alors le travail deviendra de plus en plus facile.


Mais vous-autres connaissez tout c’que j’dis. Ce serait présomptueux de ma part de penser que j’pourais vous dire à vous-autres quelque chose sur le français-louisianais que vous-autres n'connaissez pas. Toute ma vie, j’ai pensé que je n’parlerais jamais le français. La dernière fois que j’entendis le français louisianais, cela a été aux funérailles de mon grand-père. Aujourd’hui, j’ai trente-huite ans. Trop vieux pour apprendre une nouvelle langue, non ? Je ne crois pas. Pourquoi l'inspiration soudaine à changer, à apprendre le langue de mes grand-parents, à m’investir à nouveau dans notre patrimoine à nous-autres ? Ce n’était pas une grande révélation. Non, ç’a été le résultat logique de tout le travail de vous-autres, le travail du Bourdon de la Louisiane, de Télé-Louisiane, du CODOFIL, et, individuellement, les gens commes Christophe Landry, Zachary Richard, Shane K. Bernard, Amanda LaFleur, Michaël Gisclair, Joseph Dunn, Ashlee Michot, Sydney Duplechin, David Cheramie, Kirby Jambon, et Nathan Rabalais, dont certains que j’connais et certains que j’voudrais connaître. Si j’ne mentionne quelqu’un, j’t’assure que la faute est mon ignorance. Je suis fier de tout le monde franco-louisianais.


Qu’est-ce que j’peux dire sur la Grande Anglicisation? Premièrement, j’ne sais si la « Grande Anglicisation » est une expression que tu puisses découvrir dans la littérature savante. Encore une fois, j’plaide l'ignorance. Bien sûr, j’pense que tous comprennent ce que cela veut dire. Pour notre culture, le 20 siècle a été une ère trop mauvaise, trop sombre; une ère, de temps en temps sans espoir. Mais comme le Grand Dérangement avant, on a survécu. À certains égards, on fait mieux que les Acadiens avant nous-autres, mais à d’autres égards, on fait pire. Évidemment, on fait pire en ce qui concerne le langue, ce qui retient et transmet notre culture. On ne pourrait survivre une génération ou deux de plus sans la langue. Pour protéger notre langue on a besoin des histoires, des souvenirs, des dictionnaires, tout ça, ouais… mais ce dont on a le plus besoin, c’est de « forgerons » de mots, d’auteurs-compositeurs, de poètes, et de romanciers. Tous les écrivains, toutes les personnes qui travaillent avec les mots, et non seulement de protéger la langue. Les écrivains font à nouveau la langue. Et comme ça aussi, on réinvente la culture. On doit le faire si on veut un futur où le français louisianais n’soit pas connu comme une relique curieuse, mais comme un dialecte grand et distingué.


On est prêt pour une littérature franco-louisianaise ? Mais ouais ! Kirby Jambon est le poète lauréat de la Louisiane ! Il écrit en français ! Quel bon temps pour être un Cadien ! Mais un seul poète officiel, c’est encore une relique curieuse. Des douzaines et des douzaines d’écrivains sont en train de travailler avec les communautés, mais, ensuite t’as une culture. Ensuite t’as une littérature.


À quoi se reconnaîtrait cette littérature franco-louisianaise ? Évidemment, on a besoin d’écrire en français, mais on ne devrait pas rejeter la littérature louisianaise en anglais, exactement comme on ne devrait pas rejeter ceux qui pratiquent notre culture mais n’parlent pas le français. Inversement, on devrait savoir distinguer notre littérature des autres littératures en français, mais on ne devrait pas rejeter les autres littératures françaises, exactement comme on ne devrait pas rejeter ceux qui parlent le français de la Belgique, l'Afrique, Haïti, du Canada, ou de Paris.  Vraiment, si tous les groupes que j’viens de décrire pouvaient vivre ensemble et écrire ensemble et parler ensemble, le français louisianais serait dans une bonne situation. Les bons voisins sont nécessaires. On n’va pas perdre notre culture parce qu’on fait des connexions, spécialement si on continue d’écrire notre propre littérature, laquelle est le grand dépositaire de la beauté et de la vitalité de notre culture, notre histoire, et notre langue.


Ensuite, nos écrivains devraient vivre notre culture, mais on devrait vivre également comme un citoyen du monde en français. Une décision comme soit/ou n’est jamais qu’un faux dilemme; vraiment, si quelqu’un te force à décider si ce doit être soit/ou, noir/blanc, bon/mal, avec tomate/sans tomate, cadien/créole, il t’as pris ta liberté de décider.

Ce problème avec les idées binaires est aussi un problème pour la littérature franco-louisianaise : est-ce que ce devrait être appelé cadien ou créole ? Je n'parle pas du tout des mots « cajun » et « creole ». Ce sont des anglicismes qui sont plus qu’une simple prononciation différente. Les mots signifient quelque chose de différent en fonction du contexte. Changez le contexte, et vous changerez la signification. Si on permet trop de changements de notre contexte, ce contexte de Franco-Louisianais, on perdait notre lien vital avec notre passé. Comme ça, étudiez notre histoire écrite en français par les gens d’autrefois, et écoutez les gens plus vieux qui vivent encore. L'Académie française ? Bah ! On a besoin d’une Académie louisianaise, un établissement pour garder nos traditions, notre langue, notre culture, et notre littérature.


Pour moi, et j’ai un 'tit brin de sang cadien, la tradition est l’essence de l’identité cadienne. Tu le sais, ça. Nous les Cadiens, nous voulons faire tout comme les générations précédentes l’ont fait, spécialement avec la cuisine, un grande pouvoir qui a permis aux Acadiens de survivre au Grand Dérangement et à la Grande Anglicisation avec notre culture et notre langue intactes. Quelle force ! 


Oú serait la langue française louisianaise sans cette obstination pour conserver la tradition ? D’autant plus, que signifie cette obstination pour la littérature franco-louisianaise ? Cette question est, peut-être, la plus facile des questions que je pose ici. Après tout, la tradition est au cœur de toutes les littératures. On n’a pas besoin d’un esclavage aux traditions, mais on n’veut pas détruire la tradition à la recherche d’un futur meilleur. Un écrivain louisianais devrait étudier toutes les traditions littéraires dans toutes les langues des Louisianais: l’anglais, le français, l’espagnol, le kouri-vini, et les langues autochtones. Nous écrivains devrions garder et protéger toutes les langues de la Louisiane avec obstination. Ensemble, on a plus de force, et une plus grande preuve de notre singularité louisianaise.


Bien sûr, une telle obstination pourrait avoir un mauvais côté. Comme la tortue se retire dans sa carapace, une telle personne est certes protégée mais n’avance jamais. Par exemple, vous-autres, vous vous êtes peut-être demandés : quel français devait-je étudier ? Je dis : notre français, leur français, tous les types de français dans le monde, car le domaine de l’écrivain, c’est les mots. Et comme maîtres de leurs domaine, ils savent très bien comme les mots peuvent changer avec un changement de contexte. Les contextes vont changer, même si on s’retire dans notre carapace. Donc la sagesse est de savoir à quel moment se retirer et à quel moment avancer. Pour avancer, il y a un besoin de voir toutes les nouvelles possibilités, il y a un besoin de s’ouvrir le cœur aux autres qui n’partagent pas notre culture. Ne vous inquiétez pas ! On a une carapace !


La culture créole est une culture du mélange. Au cœur de la créolité louisianaise, on trouve une grande adaptabilité, une grande expansivité, une grande bonhomie pour toutes les races et tous les types de gens. Lorsque la culture créole rencontrait une culture différente, elles devenaient synchronisées. Le vaudou par exemple est un syncrétisme de la foi catholique et de la foi yoruba. Le kouri-vini (le créole louisianais) est un mélange qui a créé plus qu’un mélange, mais une langue nouvelle. Et pour ces raisons de mélanges, les Créoles blancs, certains issus des premiers pionniers, vécurent avec les autochtones, comme les Attakapas, une tribu avec une mauvaise réputation. Mon nom de famille est « Cooper », un nom bien écossais, un nom anglais. Mais mon premier ancêtre qui vint à la Louisiane a été un mélange entre des autochtones virginiens, des Espagnols et des Écossais. Il était en train de fuir sur la « Trail of Tears » (Piste des Larmes), et pour des raisons que « mo pa konné », il a apparemment trouvé le paradis en Louisiane. Maintenant, j’ai du sang de la France, de l’Espagne, de l’Angleterre, de l’Allemagne, de la Suède, de l’Irlande et des autochtones américains. Dans ma famille, j’ai des cousins de tous les types, de l’Afrique au Viet-Nam. Dans la Louisiane créole, on a ces types et beaucoup, beaucoup d’autres.


Nos ancêtres comprenaient qu’ils furent en train de créer une culture nouvelle. En langue latine, c’est c’que signifie le mot créole : créer, et c’est c’que font les écrivains louisianais, créer du nouveau. Nos écrivains vont créer les mots nouveaux, les idées nouvelles, mais on n’fait pas ça ex nihilo. Comme l’engagement de respecter la tradition, l’engagement de se mélanger a aussi un mauvais côté. Si on accepte ce qui est nouveau sans discernement, ça serait possible de perdre notre culture entièrement. J’crois que c’est c’qu’il s’est passé avec la majorité des Créoles blancs, surtout lorsque leur culture rencontra la culture américaine. Il y avait trop de pression de la culture racialiste des Américains. Les Américains ne croient pas au mélange, mais en la domination. Certains Créoles blancs rejoignirent les « Cajuns », une identité capable de résister à la  culture plus grande et plus agressive de la colonisation américaine. Ceux qui ne devinrent pas « Cajun » devinrent simplement des Américains. La tortue est sortie de sa carapace et a perdu sa tête. Un peu de sauce piquante, quelqu’un ?

Si quelqu’un te demande « est-ce que la littérature louisianaise est cadienne ou créole ? », tu devrais dire « ni l’une, ni l’autre; les deux, et beaucoup plus; tout en même temps ». Ensuite, quel mot devrait-on utiliser ? Littérature franco-louisianaise ? J’dis que non ! Notre littérature à nous-autres est une littérature de la Louisiane, qui s’écriant dans bien plus qu’un seul idiome, et les types louisianais sont distincts des types français métropolitains. Nous sommes les écrivains louisianais, et notre littérature est pour la gloire de toute la Louisiane.


L’écrivain louisianais devrait occuper l’espace entre la mémoire et l’innovation, entre la nouveau qui jaillit du mélange et le familier qui crée la tradition. Ceci est notre devoir. Je n’sais pas si notre devoir est sacré, mais j’crois que l’homme (ou la femme) n’peux rien faire d’autre, sinon prier, ce qui nous rapprochera du divin.


Personnellement, j’voudrais voire une sci-fi [science-fiction] louisianaise, car la sci-fi porte sur le futur. Pour écrire de la sci-fi, on a besoin d’inventer notre langue du futur, et on a besoin d’une langue du futur. J’admets avoir un intérêt personnel. J’ai un doctorat en littérature anglaise, et mes spécialités sont la sci-fi, le fantastique et la poésie. J’ai inclus ci-dessous un poème dans l’espoir de représenter la littérature que j’ai décrit ci-dessus. Le poème crée une tension entre les nouvelles manières de voir la beauté naturelle de la Louisiane et les souvenirs de mon adolescence comme pêcheur commercial. Vous déciderez si j’ai bien réussi mon poème :


Le Sublime Industriel


Le bourgeon vert étincelle,

le soudeur à l'arc, néon de l’œil.

l’eau ornée d’huile de l’arc-en-ciel, 

le fleuve Mississippi du Sublime Industriel.


Un tug passe. Le bateau monte

et descend, descend et monte, 

et colle à notre main

le goudron du cercle-à-seine—


Avant je me rappelais la langue, 

je sus les mots pour les poissons:

goujon, chopique, casse-burgau, 

poisson armé, patasa, et barbue


On rentre à la maison,

la table de nettoyage,  

l’ombrage d’un pacanier

par le goudron, empoisonné.


Pour quelles autres choses a-t-on besoin d’une littérature louisianaise ? Mais bon, on a besoin de plus d’écrivains, bien sûr, mais on a aussi besoin d’éditeurs, de rédacteurs, de  savants, de critiques, et d’enseignants; on a besoin de camps, bourses, prix et de résidences d’écriture. On a besoin de gens qui travaillent non pour leur gain individuel, mais pour le bien de la Louisiane. 


Par-dessus tout, j’dis que ceci est une lettre. C’est une lettre pour me présenter à vous et pour partager mes idées, et c’est une lettre que je vous écris parce vous-autres, vous êtes tous mes amis; vous faites tous partie de nous-autres. Mais ouais, j’te considère comme un ami si t’aimes la Louisiane comme moi.


Merci d’avoir pris le temps de lire ma lettre.


P. S. : Rappelle bien que les rois et les empereurs anciens ont préféré le mot écrit parce que c’était plus difficile à détruire que l’oral.


R. Paul Cooper est un « Senior Lecturer » de rhétorique et de littérature à Texas A&M. Il a grandi dans la paroisse Saint-Charles et a fini son doctorat à LSU. Ses intérêts de recherches comprennent la science-fiction, le fantastique et la poésie du vingtième siècle. Il est aussi écrivain et poète.

Photo : « Red Cypress » de June Pulliam

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