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Le sens de la révolution au XXIe siècle (II)

Mis à jour : 24 mai 2019

Gabriel Laurence-Brook | Québec


La première partie de cet article se trouve ici.


L’Histoire est donc probablement en train de se répéter. À première vue, il semble que la roue de l’histoire veuille nous ramener au chemin que nous avons temporairement quitté au siècle dernier. Il est même possible que cette trajectoire ait quelque chose d’inexorable, comme la révolution de la terre autour du Soleil – du moins c’était l’impression qu’avaient les premières personnes qui employèrent le mot « révolution » dans ce contexte. C’est-à-dire que, en ce qui nous concerne, les lois mêmes à la base de l’économie capitaliste, en termes de disparités de rendement entre le capital et le travail, mènent nécessairement à un creusement des inégalités, à moins qu’une force extérieure ne vienne s’interposer. Quoi qu’il en soit, à tous ceux qui oseront encore nous dire que l’histoire est désormais figée, que nous sommes parvenus à sa fin, nous pourrons répondre : et pourtant elle tourne !


Si l’analogie avec la trajectoire céleste a ses limites, il n’en demeure pas moins que l’idée de repartir à zéro vient aussi avec l’idée de faire naître quelque chose de nouveau, comme la fin d’une année implique le fait d’en commencer une nouvelle. C’est l’impression de faire l’expérience de quelque chose de foncièrement nouveau qui amena les premiers révolutionnaires à parler de révolution, alors qu’ils goûtaient à l’exaltation de l’exercice de la pleine et entière liberté politique, dans ces périodes d’euphorie générale qui suivent les révolutions victorieuses.


En lisant les textes des grands acteurs des révolutions passées, on se rend bien compte du bonheur qu’il y a à trouver dans l’action. Du plaisir qu’on peut trouver dans toutes ces débats d’idées qui sont foison lorsqu’il est question de fonder un ordre nouveau, et donc d’étudier les problèmes à leur racine par des propositions certes souvent radicales, mais qui soulèvent les vrais enjeux d’importance. Quand, autrement, prenons-nous vraiment le temps de nous poser des questions sur les grandes questions fondamentales de liberté, d’égalité, de justice, et quand prenons-nous vraiment le temps d’en discuter avec les autres ? N’y a-t-il pas là une sorte de manque ?


C’est qu’il y a quelque chose de jouissif dans ce « bonheur public », dans le fait de devenir un participant au gouvernement des affaires, de réellement vivre l’expérience du débat démocratique et de sentir que notre action peut faire une différence significative, qu’elle peut influencer le cours des choses et nous conférer l’estime de nos semblables. Une fois qu’on y a goûté, il semble impossible de se contenter du simple et fade bonheur privé, tiré de la consommation et du confort. À un tel point que, comme le rapporte Hannah Arendt, les pères de la constitution américaine rêvaient même du paradis comme d’une assemblée délibérante* :


« Et la véritable idée que [Thomas] Jefferson se faisait de ce bonheur apparaît très clairement (…) quand il se laisse aller à une ironie enjouée et souveraine, et conclut ainsi une de ses lettres à [John] Adams : « Puissions-nous à nouveau nous réunir, en congrès, avec nos anciens collègues et recevoir avec eux le sceau d’approbation « beau travail, bons et fidèles serviteurs ». Derrière l’ironie, nous avons ici l’aveu sincère que la vie en Congrès, la joie de discourir, de légiférer, de gérer les affaires, de convaincre et de se laisser convaincre constituaient pour Jefferson un avant-goût de la béatitude éternelle à venir (…) ».


Il y a là certainement pour nous quelques leçons à tirer. En effet, est-ce qu’il n’y a pas, dans ces témoignages d’une expérience singulière de la liberté politique en contexte révolutionnaire, un peu de vérité quant aux aspirations fondamentales du genre humain ? Le projet de toutes ces révolutions, soit celui de fonder la liberté et de permettre à tous de prendre directement part à la vie publique, n’est-il pas une sorte de trésor perdu, une chose que nous avons fini par oublier, dans le confort et l’indifférence de nos vies passées à travailler plus pour consommer plus, en ne s’occupant pas de politique ? N’est-ce pas là l’une des sources du vide existentiel caractéristique de notre génération, alors que nombre d’entre nous n’arrivent pas à savoir ce qu’ils veulent ni à trouver leur compte dans ce qu’on leur offre, parce que rien ne semble faire sens ni valoir la peine d’y consacrer son temps ?


Comment permettre alors le retour à un monde qui rend possible l’action politique au quotidien, qui permette de vivre des vies riches de sens ? Comment faire advenir une société juste et une économie véritablement durable, où les gens s’entraident, prennent soin les uns des autres, dans la paix, et où la loi et la morale seraient réconciliées ? Il semble clair que ce n’est pas la voie qui est tracée devant nous, et on comprend ces gens, de plus en plus nombreux, qui osent dire qu’il nous faudra quelque chose comme une révolution, tranquille et sans violence comme on les aime, mais une révolution tout de même, dans nos conceptions, dans nos façons d’envisager nos activités quotidiennes et d’interagir entre humains.


À vrai dire, s’il y a bien une chose que l’Histoire suggère, c’est que la principale manière de changer le monde, c’est de profiter des crises. Et s’il y a bien une chose dont on peut être raisonnablement certains, c’est que des crises se produiront au cours de notre vie. Quoi qu’on en pense, il nous faut à tout le moins admettre la possibilité que la vie que nous sommes en train de mener risque d’être chamboulée profondément ; qu’il est très possible qu’un jour, d’une façon ou d’une autre, la situation intenable dans laquelle la planète se trouve actuellement tant du point de vue écologique que social n’en vienne à provoquer un profond choc.


Il faudra alors être prêtes et prêts. Car ces crises sont autant de points de rupture qui peuvent être exploités tant pour fonder la liberté que pour asseoir la tyrannie, pour réaliser l’égalité que pour profiter à un petit nombre. Il faudra donc se mettre ensemble, s’organiser, convenir des solutions à proposer en priorité sans avoir peur de penser en dehors du cadre établi. S’agira-t-il de partager la propriété du capital, de diminuer l’activité économique, de se servir de la robotisation pour remplacer le travail par le loisir, de se rebâtir une relation plus étroite avec la terre, de décentraliser au maximum les prises de décisions politiques pour permettre la démocratie directe ? Ce sera à nous de débattre et de s’entendre !


Il faudra investir les institutions politiques et économiques, s’ancrer dans nos communautés, diffuser nos idées et mettre sur pied des institutions prêtes à incarner le changement le jour venu. Mais surtout, et c’est peut-être là la chose la plus difficile à faire, il faudra garder en tête que rien de tout cela n’est une certitude, que personne ici ne peut prétendre détenir la vérité, qu’il subsistera toujours des désaccords et qu’on peut raisonnablement argumenter contre tout ce qui précède.


Le doute, la remise en question, et l’ouverture à la confrontation de ses idées doivent faire partie intégrante de notre action, ne serait-ce que pour s’assurer de toujours servir notre objectif initial, et non pas prendre le moyen pour la fin, et faire de la révolution un objectif permanent qui se nourrit lui-même.


Car la dernière chose que nous voudrions serait que tout ça ne serve à rien, et qu’on ne finisse par tous tourner en rond.


*Hannah ARENDT, De la révolution in L’Humaine condition (coll.), Quarto Gallimard, 2012, p. 441.