« La Marée »

Mis à jour : 28 mars 2019


Nathan Dize | Nashville, Tennessee

Malgré vents et marées, malgré ce présent en feu, ce temps de tourments, cette éternité dans le purgatoire, nous continuons à survivre en nous livrant à d’impossibles gymnastiques. – Émile Ollivier, « Passages »

La Marée


Pendant sa vie, Grand-papa nous disait qu’il pouvait y avoir une marée montante

si haute qu’elle envahirait les maisons de tous les habitants de Crisfield. A l’époque, je

ne lui faisais pas confiance à cet égard, comme j’avais eu tort …


***


Nous venions de reconstruire notre maison après la destruction amenée par

l’ouragan Sandy. Affectant seulement les zones les plus pauvres de la côte est des

Etats-Unis, Sandy était le deuxième acte dans une pièce mise en scène par Dieu lui-

même dont Katrina semblait le premier. Grâce aux secours du FEMA et toute une

gamme d’organisations non-gouvernementales, le quartier de Calvary – une des

premières communautés établies par les immigrés écossais sur la côte est du Maryland

– pouvait recommencer à vivre plus normalement. Alors que les cinq familles constituant

notre petit quartier pouvaient respirer de nouveau, nous avons assisté à des situations

affreuses dans les zones voisines.

A un moment donné, je dirais que leur situation semblait s’améliorer. Les ONG

ont fourni des abris temporaires pour ceux qui avaient besoin de tout reconstruire. Le

moral, au fur et à mesure, remontait à Crisfield. Bien que la récolte devenait de pire en

pire, les pêcheurs reprenaient leurs activités. Allant en mer de l’aube jusqu’à une heure

de l’après-midi, ils profitaient de chaque jour comme s’il s’agissait du dernier. Les

femmes de Crisfield retourneraient à leurs tâches habituelles, s’occupant des enfants,

du ménage, de la vaisselle et de la cuisine. Les enfants, coquins et complices à la fois,

jouaient dehors toute la journée car les écoles n’avaient pas encore pu rouvrir. Cela

allait venir, je suppose.


***


Ici, à Crisfield, on garde un scepticisme profond envers le discours médiatique

sur le changement climatique. Quel changement ? On a toujours eu des désastres

naturels chez nous. Cela faisait partie de la vie quotidienne depuis toujours. On raconte

encore aujourd’hui des histoires de tempêtes et d’ouragans infâmes. En un mot, ces

phénomènes nous ont créés. Cependant, je ne crois pas qu’il s’agisse de l’intervention

de Dieu, mais d’un déterminisme social plus affreux.


***


Au lieu de dire qu’on vit dans une zone rurale et déconnectée, il vaudrait mieux

dire qu’on habite le tiers monde des Etats-Unis. Ceci dit, d’autres régions nord-

américaines nous ressemblent. Les Ozark, les bayous de la Louisiane, les zones

réservées aux Amérindiens dans les Dakota – nous sommes tous les citoyens perdus,

ignorés de ce pays. Oubliés jusqu’au moment où une catastrophe nous propulse vers la

une de ces journaux qui ne sont même pas vendus chez nous. On habite le creuset de

la société, et on en est conscient.


***


Tout allait bien pour nous à présent, la récolte de crabes s’améliorait, les enfants

retournaient à l’école et ma femme reprît ses études en ligne – parce que l’université la

plus proche est à 50km de chez nous – et moi, j’étais plein d’espoir pour la première fois

depuis deux ans. Je pourrais m’habituer à une vie aussi normale que celle-ci, sans le

moindre stress supplémentaire.

Cependant, il faut toujours éviter de se sentir trop à l’aise, trop complaisant.


***


Il faisait nuit, le ciel éclairé par la pleine lune. J’avais du mal à dormir, alors je me

suis levé pour chercher du lait. Depuis ma jeunesse le lait chaud m’aide à m’endormir, et

même parfois à me rendormir. J’ai fait chauffer le lait dans une casserole. Lorsqu’il était

bien chaud, je l’ai mis dans une grande tasse et suis sorti sur le balcon pour regarder la

lune se traîner sur l’horizon noirci.

Je me rappelle la fois où mon grand-papa m’a appris le rapport entre la lune et la

mer. Il n’était ni astrologue, ni scientifique mais simple pêcheur. Cependant, la façon

dont il appréhendait son travail l’avait rendu plus ‘scientifique’ que les autres pêcheurs.

Ce qui faisait que les gens de Crisfield le vénérait. Il m’avait dit que la pleine lune

pouvait causer la montée de la marée jusqu’à une hauteur inattendue, dévastatrice.

Normalement, les renseignements du bureau météorologiques sont exacts – on les suit

aveuglement. Mais, un des ces jours la nature va désobéir aux règles établies par les

humains. D’ailleurs, mon grand-père postulait que le rapport de la lune avec la mer

n’affectait pas que l’eau, mais aussi les organismes marins s’y trouvant.

A trois heures du matin, je pensais à lui et ses théories naïves. Est-ce que

l’augmentation de la récolte prévoit un changement plus grave ? Plus malheureux ? En

avalant les dernières gorgées de lait, je suis rentré dans la maison et me suis allongé à

côté de ma femme. Je me suis rendormi en l’embrassant.


***


Lorsque je me promène le long de la rue principale à Crisfield, j’entends les

chuchotements d’une ville se cachant derrière une voile translucide d’orgueil. Passant

devant les jetées, j’aperçois les pêcheurs revenant d’une matinée de travail. Leurs

chemises mouillées de transpiration et de l’eau salée du bras de mer Pocomoke. Ils

restent positifs pendant qu’ils déchargent des crabes de chaque bateau. « Y a des

crabes là, mais il faut les chercher ! » balbutient-ils, tous espérant de tenir secret les

endroits précis où ils ont trouvé les crustacés qui régentent cette petite ville côtière.

Malgré leur caractère malin, le rythme avec lequel les marins parlent me calme

comme celui de mon grand-père décédé. Une douceur perçait dans sa voix lorsqu’il

racontait des histoires d’aventures en mer. A chaque fois, il nous emportait dans un

monde dont les capitaines des bateaux à huitres étaient les héros. A l’époque où un

homme au gouvernail était respecté de toute la société.

Cependant, on ne vit plus dans ce monde-là. Est-ce qu’on l’avait véritablement

vécu ? Pour moi, ce n’est qu’une illusion, un souvenir. Des fois, je songe à mon grand-

père, et ce qu’il aurait pensé de notre société actuelle. Est-ce qu’on a gardé nos

coutumes à nous ? Est-ce qu’on a choisi celles qui étaient les plus rentables ? Peut-être

qu’il aurait honte des ces pêcheurs perfides et orgueilleux qui n’aident jamais leur voisin

sauf s’il lui a déjà rendu service. Je crois que oui, malheureusement.


***


Le lendemain matin, je me suis soudainement réveillé après avoir entendu un

bruit venant du sous-sol. Je me suis précipité vers les escaliers pour descendre voir ce

qui s’est passé. Quand je me suis approché de la porte, j’ai vu la fumée passer sous la

porte, à travers les fentes. Sachant ce qu’il faut faire dans ces moments de péril, j’ai

couru pour chercher ma femme et mes enfants. J’ai hurlé : « Allez, la maison est en feu !

Réveillez-vous tout de suite ! Il faut tout laisser ! »

En sortant de la maison, nous avons découvert que la marée montante était à

presque 2 mètres ! Alors nous sommes montés dans un bateau attaché à la remorque

d’un camion submergé à côté de chez nous. Le cauchemar de mon grand-père nous est

arrivé. Pendant la nuit l’eau a inondé le sous-sol provoquant un incendie. Ce type de

désastre menaçait la population de Crisfield depuis toujours. Les maisons étaient

toujours construites en bois car la pauvreté des habitants leur interdisait même d’utiliser

du béton. Regardant l’incendie consumer tout ce que nous avions ramassé pour

combler le vide laissé par l’ouragan Sandy. Tout était perdu. Cependant, nous étions ensemble et c’est comme cela que nous avons quitté Crisfield, ma ville natale, pour

toujours.


Nathan H. Dize (Nashville, TN, États-Unis) est doctorant en littérature française à Vanderbilt University à Nashville, TN. Il est spécialiste de littérature haïtienne, traducteur et lecteur avide de lettres francophones et créolophones. Il a une traduction du poème "Secousses" d'Évelyne Trouillot à paraître chez Meridians: Feminism, Race, Transationalism.

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