"L'Amant" de Marguerite Duras : Saïgon et le pouvoir du silence


Bennett Boyd Anderson III | La Nouvelle-Orléans, Louisiane


Pourrais-tu me suggérer de la musique, des films ou des romans ? Je veux améliorer mon français. La voici, l’une des questions les plus fréquemment posées par les étudiants de la langue française. On connaît tous les réponses typiques—Le Petit Prince, Astérix, Le Dîner de Cons, etc.—mais il y en a beaucoup d’autres. C’est pour ça que j’aimerais partager certains de mes films et romans préférés, et pour ma première sélection, je vas discuter L’Amant de Marguerite Duras.



Dans son roman semi-autobiographique, célèbre et avant-garde, l’écrivaine française Marguerite Duras, née à Saïgon en 1914 et décédée à Paris en 1996, nous rappelle que l’époque coloniale est plus récente qu’on le croit souvent.

Quand la plupart des Américains entendent les mots "Viêt Nam," ils pensent immédiatement à la Guerre du Viêt Nam ou peut-être aux protestations contre cette guerre pendant les années 1960. Ils ne pensent que rarement à la Guerre d’Indochine ; à la Deuxième Guerre Mondiale, qui a aussi touchée la colonie de Cochinchine ; ou à l’Empire français. En lisant ce roman, on s'immerge dans un monde où ces choses ne se sont pas encore passées, sauf la création et l'expansion de l'Empire. Duras nous donne un aperçu rare de la vie d’une jeune fille blanche dans une société coloniale divisée non seulement par la race, mais également par la classe, dans les années 1920*. Néanmoins, c’est évident à travers le roman que Duras ne l’écrit pas pour nous éduquer sur le sujet de l'Indochine française. En fait, il faut noter que le roman est, en partie, romancé et que l’auteur partage une histoire embellie de sa vie plus qu’un vrai conte historique. La préoccupation principale de la jeune Duras n’est nul autre qu’elle-même.

Duras est bien connue pour son style d’écriture. Dans L’Amant, elle utilise le courant de conscience pour donner l’impression à ses lecteurs qu’ils entrevoient sa vie en instantanés. Elle, dans sa vieillesse, est la narratrice principale. Sa voix reste constante, peu importe son âge actuel dans n'importe quelle scène particulière. On suit le cours de sa vie—quand elle est jeune, quand elle est adolescente, quand elle vit à Saïgon, quand elle reste à Paris—sans égard pour les limites de l’espace et du temps. C’est difficile de comprendre pourquoi, de temps en temps, Duras y inclut de petites anecdotes concernant des personnages ou des événements apparemment insignifiants. Peut-être qu’elle les juge remarquables pour une raison quelconque. C’est impossible de savoir. On ne peut qu'essayer d'interpréter ses intentions.

Duras est aussi connue pour sa position conflictuelle envers la religion (surtout le catholicisme, la religion traditionnelle des Français et de leurs descendants) et envers la spiritualité en général. Dans ce roman, on commence à comprendre pourquoi cela est le cas. Duras—née avec le nom de jeune fille plutôt ironique "Donnadieu"—était une alcoolique notable qui a déclaré une fois : "L’alcool ne console en rien, il ne meuble pas les espaces psychologiques de l’individu, il ne remplace pas le manque de Dieu." Elle était très ferme sur ce point. "Je ne crois pas en Dieu," disait elle, "mais j’en parle tout le temps." Elle nous décrit, entre les feuilles de son livre, l’absence de son père, ses luttes avec sa mère, sa détestation de son frère aîné et son amour pour son petit frère, qui est mort pendant les années 1940. Mais le sujet principal du roman, et la raison pour le titre, est la liaison entre la jeune Marguerite et un Chinois riche et anonyme. Elle n’avait que quinze ans. Il en avait vingt-sept.

C’est peut-être pas surprenant que la société blanche dans laquelle elle vit ne soutient pas cette décision de sa part. De l’autre côté, c’est évident que, malgré le manque de richesse de sa famille, Marguerite s’échappe de plusieurs conséquences de sa décision à cause de la structure de la société coloniale et de sa position unique là-dedans. Son école ne voudrait pas l’expulser, par exemple, car Marguerite est l’une des seules blanches qui y étudient. En plus, sa famille n’interdit pas sa liaison parce qu’ils profitent de l’argent de l'amant chinois. En fait, tout au long du roman, c’est difficile de percevoir les motivations de la jeune Marguerite. Pour quelles raisons a-t-elle commencé cette liaison ? Et pourquoi la maintenir ? Est-il vrai que, comme dit Marguerite à sa mère, elle le fait seulement pour obtenir plus d’argent pour sa famille ? Aime-t-elle vraiment son amant ? Duras, ni émotive ni expansive, laisse tout ambigu. C’est probable que la vérité soit un mélange de tous ces éléments. Ce qui est indéniablement vrai est que Marguerite, dans plusieurs sens, possède plus de pouvoir que l'amant dans leur relation. Marguerite est française, après tout. C’est l’amant qui déclare régulièrement qu’il l’adore, qu’il a besoin d’elle. Si Marguerite rend ces sentiments, elle ne nous le dit pas. Pour une adolescente de quinze ans, elle se présente comme étant presque sans émotion. Elle comprend le pouvoir du silence. Voici l’un des thèmes essentiels du roman : le style de Duras est défini non par ce qu’elle dit, mais plutôt par ce qu’elle ne dit pas.

Si la relation entre Marguerite et l’amant est la plus importante du roman, ses relations avec les membres de sa famille sont, sans doute, très proches en ordre de priorité. Son frère aîné est une brute haïssable qui abuse Marguerite, son petit frère et même leur mère. Il ne travaille pas ; il vole non seulement l’argent de sa mère, mais aussi ceux de Marguerite. En gros, il est la sorte de personne qu’on appelle en Louisiane bon-à-rien—un "ne’er-do-well." C’est largement à cause de lui que la famille n’a plus d’argent. Malgré ses actions, il reste l’enfant préféré de sa mère, avec qui Marguerite a une relation tumultueuse. Marguerite avoue ouvertement qu’elle aime sa mère, mais pour des raisons inconnues à nous (et possiblement à Marguerite elle-même), il existe toujours une grande distance psychologique entre eux. La situation ne s’améliore pas par le fait que sa mère, une veuve, est profondément déprimée ; l’un des seuls faits définitifs et répétitifs que Duras partage avec le lecteur est celui de sa peur de la folie, ce qu’elle considère comme une maladie héréditaire. Mais c’est le petit frère qui reste le personnage avec la vie la plus tragique. Béni, ou peut-être maudit, par une nature plus douce et soumise que celle du frère aîné, il ne possède ni la faveur de leur mère ni le confort fourni par un amant riche, et sa mort prématurée est, pour Marguerite, l’événement le plus touchant et puissant du roman.


Ce livre pourrait être un peu étonnant pour un public jeune ou conservateur. Ce n’est probablement pas le meilleur choix pour un professeur qui cherche des romans pour les petits, par exemple. (Je doute que ce roman soit assez populaire aux États-Unis qu’en France). Mais pour tous ceux qui souhaitent découvrir une vie pleine de richesse et de souffrance, qui veulent lire une histoire française qui se passe largement hors de France, qui désirent s'immerger à travers les yeux d’une native dans une société coloniale presque jamais discutée aux écoles américaines, L’Amant est un choix sans supérieurs.

*Nos lecteurs louisianais seront peut-être intéressés à noter que, dans son roman, Duras ne mentionne ni le franc ni l'euro ; à Saïgon, comme en Louisiane, on utilisait la piastre.

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