La Ville maudite (1/4) : De bien mauvais présages

Mis à jour : mars 16

R. Paul Cooper | College Station, Texas

« St. Louis Cemetery #1 » | Lily White

Un ‘tit brin de grêle en juin n’aurait pas étonné le monde de la Nouvelle-Orléans. Il est très habitué à tous les coups de mauvais temps. Cependant, les résidents du bloc 1000 rue Thalia ont été étourdi par la violence et le volume de la bourrasque de grêle d'aujourd'hui.


Au coin de la rue Thalia et de la rue Magazine se tenait l'Abstract, qui était autrefois un café oú, soi-disant, bandes comme Green Day et Nirvana avaient joué. Envahi de végétation, le bâtiment était en train de s'effondrer, mais c'était devenu une maison de transition pour les toxicomanes. Les toxicomanes, plusieurs sans chemise, se rassemblaient au coin de la rue et pointaient du doigt le ciel sombre, en riant et en jouissant des temps plus froids. De l’autre côté de la rue, un couple marié, dont l'appartement était au-dessus d'un bâtiment vide sur le coin de Magazine et Thalia où personne ne vivait, sortit sur son balcon pour plaisir l’air. À travers le bloc, pour autre côté, c'était un groupe de plusieurs unités de logement de section-8, très petites, avec chacune une chambre. Sur la galerie en avant d'un logement s'était assise Jessica, la matrone du bloc. La galerie était trop petite, et à cause de ça, elle occupait tout l'espace de la galerie. Et elle ne parlait pas, non, elle criait, comme si ses poumons et sa bouche ne pouvaient pas contenir sa voix. Aujourd’hui elle était après crier à la homme d' UPS : « Un tracas! T’vas 'voir un tracas si tu cours pas vite ! Tracas ! Tracas ! ».


Au milieu du bloc, sur une galerie enveloppée de fer forgé, Victor et Grace étaient assis et fumaient en regardant le ciel. Grace agitait sa cigarette au rythme de son discours. Sa voix était papier de verre et mélasse : « Mo'j'va être une mambo ! ‘Garde ce que moi-dis, bébé ! »


Victor la connaissait depuis deux semaines, mais tous les deux étaient devenus amis tout de suite. Après Katrina, il avait vécu à Bâton-Rouge. Maintenant, il travaillait de nouveau à la Nouvelle-Orléans, où il espérait vivre et aimer. Il avait pris un bon début. Prenant voix normale, sans l'accent affecté, mais en gardant toute sa théâtralité, Grace dit : « Pendant ce temps-là, on devrait aller à cette fête vaudoue – ».


La grêle éparpilla à travers l’asphalte avec le timbre d'une caisse claire. Les toxicomanes de l'Abstract bougèrent tous comme s'ils ne formaient qu'un seul organisme unique, qui se rassembla en surplombant la pourriture. L'homme d’UPS ne se trompait jamais avec le rythme de musique gelé, il dansait le two-step à son camion, sans blessure à sa personne. Les alarmes des voitures ajoutaient des notes aiguës par-dessus la percussion glacée. Le couple marié regardait le concert depuis les chevrons, leur balcon. Jessica cria : « Mo’Dieu! A l’enfer avec ça ! » et elle ferma sa porte avec force, ce qu’ajouta une note de basse à la chanson de grêle. Victor et Grace coururent dans la maison tandis que le choc de la cymbale commença la coda – le son de cassure des fenêtres des chars.


La grêle s'arrêta.


Tout le monde se retourna dans la rue, regarda les uns à les autres avec confusion et sympathie. Ils échangeaient les platitudes et les mots stériles. Ceux dont les chars étaient détruits par la grêle téléphonaient à leurs assureurs.


Jessica se tint au milieu de la rue et cria : « Mo konten mo pa gin shar ! [1] » avant qu'elle ne rentre chez elle.


***


Puis vint l'essaim de termites.


Victor invita Grâce à regarder un film avec lui. C'était impossible pour eux deux passer le temps sans qu'ils se touchent, s’embrassent. Mais toujours Grace repousserait à Victor, parce qu'elle avait un copain. Alors, quand elle dit, « Non », Victor ne le contestait pas. Ils continuaient à regarder le film, mais après quelque temps, ils s’embrassèrent de nouveau.


« Arrête, » dit-elle.


Cette fois, elle se leva et alla dans la cuisine pour se servir un autre verre de vin.


Elle cria de la cuisine, « Viens voir !


–Pour voir quoi ?


–Ça ! »


De nombreux insectes volaient autour la lumière de la cuisine, en se cognant les uns contre les autres, faisant ainsi une danse vertigineuse.


« Qu'est-ce que ce sont ? » cria Grace.


Victor en regardait un qu'il était tombé au sol. Il dit: « Ce sont des termites de Formose.


– Tu penses que la maison est infestée ?


– Non, 'garde donc, ils sont sur les fenêtres. »


La fenêtre était enduite de termites. Ils poussaient par les interstices de la fenêtre, luttaient, se tortillaient, et griffaient pour arriver à la lumière.


Victor se précipitait à la porte et tira le rideau. Il cria, « Viens voir icitte ! »


C'était comme une vraie tempête de neige, un mur blanc au-delà duquel ils ne pouvaient pas voir. Les lumières de la rue tout juste perçaient l’ouragan insectile. La lune et les étoiles étaient étouffées par la nuée.


Victor ouvrit la porte et un orage de termites s'engouffra soudainement dans la maison.


« Ferme la porte ! Éteins la lumière ! »


Avec les lumières à éteint, les termites recouvrirent ensuite les acteurs sur la télé.


« Éteins ça ! »


Asteur ils s'asseyaient sur le canapé dans l'obscurité totale. Elle l'embrassa, mais Victor sursauta et hurla, « Ils me grimpent sur toute la peau ! »


Grace lui rit.


« Ris pas de moi ! Il se gifla à son dos. Moi, je te jure que je peux les sentir dans toutes les parties ! »


Grace rit encore. « T'es bien, viens icitte. »


Elle l'embrassa une nouvelle fois. Mais Victor ne peut pas se concentrer.


« Les bugs sont après nous regarder, il taquina. Sérieusement, ils me donnent des frissons. Peut-être qu'il y'en aurait moins dans ma chambre ?


-Peut-être, elle répondit bien doucement. Mais j'dois y aller. Penses-tu qu'ils sont partis ? »


Il se leva et regarda hors la fenêtre. « J'crois qu'ils ont partis. »


Elle alluma la lumière. Victor regardait la mèche de blanc que traversait ses cheveux. Cela l’étourdissait à chaque fois.


« Allons-y, implora-t-il.


–J'dois y aller. Il est après m’attendre.


–Est-ce que je te verrai samedi ?


– C'est que, tu connais que personne ne peut savoir. Je sais pas.


–Puis, tu peux pas sortir. »


Il l'attrapa autour de la taille, la tira contre lui.


« Allons dans ma chambre. »


Elle le poussa plus loin et se jeta derrière la tête avec un rugissement de désir frustré. « À samedi. Et la semaine prochaine, on va voir Denise dans le Vieux Carré, » dit-elle avant qu'elle sorte de la maison.


Victor était seul avec les termites qui se tortillaient et mouraient. Il les balaya du sol. Alors qu'il les apportait à la poubelle extérieur, quelqu'un cria, « ¡A la mierda ! [2] » Victor ne comprenait pas l'espagnol, mais il comprenait le gros mot. À première, il ne voyait pas d'où la voix venait. Mais il l'entendit autre fois lorsque la voix cria, « ¡Tu no sabes ! [3] ». Dans la cour de l'Abstract, un homme avec les cheveux emmêlés et les vêtements bien sales était après pour se disputer avec les ombres. Victor l'ignora et rentra chez lui.


***


Les présages arrivèrent à une fin avec une débandade.


Parfois Victor allait chez Jessica pour bavarder, manger, fumer de la marijuana avec Nic, l'homme avec lequel elle vivait), radoter, et radoter, et manger plus. Jessica et Nic n'étaient pas amoureux. Tous les deux auraient dit : « L'amour n'aime personne. » Leur confiance était cassée. Mais à leur propre manière, ils s’aimaient. Ça fait six ans qu’ils vivaient ensemble. Quand Nic vint en Ville, il était sans abri, vivait dans les rues, et fumait du crack. Jessica lui donna un lit et l'a nourri. La majorité des gens ne voulaient pas vivre avec Jessica parce qu’elle avait le trouble bipolaire, mais Nic savait comment l'user, comme lui parler. Comme ça, Nic vivait grâce au chèque de sécurité sociale d'un autre.


Ce soir, Jessica avait fait du chou avec du jambon et de la saucisse, de l'oignon et de l'ail, des patates et des carottes. De temps en temps, Victor lui amenait au Walmart de Tchoupitoulas pour faire la grocerie. Il achèterait tout, et elle lui dirait sur toutes les types des aliments qu'elle ferait. Victor ne vit jamais la cuisine. Elle faisait la cuisine pour toutes les personnes sans maison du voisinage. Il y en avait beaucoup sans raison parce que l'autoroute I-10 n'était qu'à trois blocs de la maison, et les gens sans-abri vivaient sous le pont de grand chemin. A cause de ça, Victor ne demandait jamais où allait la nourriture qu'il avait achetée.


Jessica racontait l’histoire tandis que Victor mangeait. « T'aurais du voir cet homme, pauvre bête ! Mon Dieu, il a pensé qu'il allait mourir.


–De quoi tu parles ? demanda Victor avant de manger à nouveau.


–M'étais après m'asseoir icitte, m'étais après faire la prière, tu connais mo linm [4] faire la prière à l'après midi, mais m'étais après m'asseoir icitte, en 'gardé ma télé, et tu connais mo linm laisser la porte ouverte, comme ça, mais la porte, c'était ouverte et mo écouté un homme criant, il dit « 'M'aidez ! M'aidez ! Mo' Dieu, M'aidez ! »


Elle gloussa. « Mo sens mal-mal pour rire ! Mon Dieu, pardonnez-moi, vous connaissez que c'était pas amusant quand ça c'est passé ! Ce pauvre-bête était sur le char, le char tirait pour les chevaux –


–Les mulets ? Victor interrompit.


–Ouais, les putains des mulets ont tiré et ont tiré et, et, c'est allé dans mauvaise direction, contre le trafic ! Et l'homme, pauvre-bête, il était après crier, « 'Arrête ! Arrête ! M'aidez ! », et puis un char vint de Magazine et – »


Elle claqua ses mains l'un à l'autre.


« Quoi s’est-il passé ?


–'Garde ce que j'dis ! Les chevaux ont sauté à la banquette, et le char de mulet, elle claqua ses mains de nouveau, Pi-ya ! À la lune ! Quel spectacle ! T'avais vu un écolome à voler ? Écolome à voler ! Mais ce pauvre-homme, il a tombé trop dur, mo sais qu'il fait du mal dans tout son corps, pauvre-bête, et 'garde donc, le char a heurté la clôture d'Abstract, mo sais que Jimmy a paniqué ! »


De la galerie de sa maison, Victor pouvait observer Jimmy, parce que la cour de l'Abstract était directement en face. Tous les soirs, Jimmy agitait la bible à une main, et avec l'autre, il pointait aux ombres, et il se disputait avec les ombres. Quand Victor déménagea dans le voisinage pour la première fois, il pensait que le comportement de Jimmy était un petit bizarre et très curieux, mais après un peu temps, il l'accepta comme une partie des habitudes du voisinage.


« Il parle espagnol ? Victor demanda.


–Hein ? Espagnol ? Li de Belle Chasse.


–Il était après parler espagnol. Je te jure. Le . . . comment t'as dit ça, l'écolome, il allait bien ?


–Ouais, tous bien, bébé, l'homme et les mulets, mais 'garde donc, tout le voisinage vient dehors, et mo jure, tout le voisinage ! L'Abstract, the Spa, tout le voisinage, comme mo dit, tout le voisi-putain-age ! »


Elle pouffa de rire, un rire qu’a commencé comme un chuchotement dans son cœur mais, avant de finir, a inondé la chambre avec un brame de rire.


« Il fouettait ce mulet-là tous les jours, dit Victor.


–Ouais, il l'a fouetté et lui donnait pas d'eau, cette pauvre-bête, à tire le gros homme de tout partout dans La Ville en chariot, comme ça, mo sais que mo gras, mais mo marche encore, si mo étais ce mulet me faisais je voudrais fuir, à l'enfer 'vec un écolome ! »


Elle hésitait.


« Il avait bien peur, Victor, mais là ! Il avait bien-bien peur ! »


Après que Victor ait mangé sa nourriture, Nic roula une clope de marijuana, et ils le fumèrent ensemble. Jessica était en train de nettoyer la cuisine quand elle cria, « M'oublié !


–Qu'est-ce que t'as oublié, 'tite fille ? dit Nic en plaisantant depuis l'autre chambre.


–M'oublié que mo trouvé quelque chose, elle dit, en regardant Victor. »


Elle lui présenta une bague ornée avec une tête de mort en argent avec des rubis en guise d'yeux.


« Tu sais, mo pa linm les choses comme ça, » expliqua-t-elle.


Victor accepta la bague. Depuis quatre ou cinq semaines, Victor, à la suggestion d'un ami, commençait à fréquenter la Chapelle de la Santísima Muerte. Un Catholique qui avait cessé de pratiquer, qui avait perdu l'amour pour l'Institution et ses traditions bouchées, Victor appréciait beaucoup de voir les rites et les rituels employés d' une manière blasphématoire. Bientôt, il devint un passionné, et comme la majorité des passionnés, il visait son travail de tout partout. Maintenant, il la vit dans la bague.


Jessica racontait maintenant l' histoire derrière la bague, « Après qu'ils aient nettoyé le tracas du chariot, mo suis allé pour voir ce que mo peux voir, peut-être faire le bavard, à qui ce sais ? Mais il y avait du verre cassé, du bois et d'autres affaires, mais parfaitement au milieu, mo trouvé la bague. Quelque chose me disait, 'Donnez-ça à Victor', et comme ça, on est icitte. »


Victor l'accepta. Bien cassé du pot et avec l'estomac plein, Victor rentrait à sa maison. Alors qu’il montait le perron, il vit Jimmy faire des allers-retours dans la cour. Victor rentra dedans où il regarda Jimmy à travers les fentes des stores de la fenêtre.


Jimmy se disputait avec quelqu'un d’invisible. Il cria, « ¡ Véte a la mierda ! Sabes nada, ¡ diablito ! Ya te dije, ¡ Sabes nada ! [5] »


Il se retourna et marcha dans l'autre direction.


« ¡ No vas hacerlo ! ¡ Te dije que no ! ¡ No te permitiré ! [6] »


Tous les jours, pensa Victor avant qu'il se couche. Demain, ce serait samedi, et il espérait voir Grace.


Ça serait impossible pour les gens de la Nouvelle-Orléans de voir ces événements comme étant de mauvais augure, eux. Alors qu'une bourrasque de grêle en été, un essaim de termites, et une cavalcade de mulets, tout ça serait considéré trop rares dans d'autres villes, mais beaucoup trop commune en Ville–pas assez rares pour faire deux heures de cancaner. Incapables de déchiffrer ce qui est, pour nous lecteurs, des signes beaucoup trop évidents, Victor et le monde du bloc du 1000 rue Thalia, ils retournèrent à leurs vies ordinaires.



[1] Je suis heureux de ne pas avoir pas une voiture.

[2] À la merde !

[3] Tu ne sais pas.

[4] J'aime

[5] Va à la merde! Tu n'sais rien, petit diable! Je t'ai déjà dit, tu n'sais rien!

[6] Tu va pas ça faire! Je t'ai dit, non! Je ne te permettra pas!



R. Paul Cooper est un « Senior Lecturer » de rhétorique et de littérature à Texas A&M. Il a grandi dans la paroisse Saint-Charles et a fini son doctorat à LSU. Ses intérêts de recherches comprennent la science-fiction, le fantastique et la poésie du vingtième siècle. Il est aussi écrivain et poète.

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