Comment le Québec vit la pandémie de COVID-19

Thomas de La Marnierre | Québec


J’ai vu dans les réseaux sociaux que le Louisianais Joseph Dunn allait expliquer en entrevue à Radio-Canada comment la Nouvelle-Orléans vit la pandémie de COVID-19. Je me suis dit qu’il était admirable que les francophones d’Amérique échangent ainsi les nouvelles par rapport à cette crise et qu’il serait intéressant qu’on en fasse autant dans l’autre sens et que la Louisiane apprenne comment ses cousins québécois vivent la COVID-19.


Le moins qu’on puisse dire, c’est que le quotidien des Québécois a radicalement changé en à peine une semaine. Les Québécois vivent maintenant cloîtrés chez eux, en isolement, et évitent de rencontrer d’autres gens.


Au début, les rassemblements furent interdits, mais les commerces restaient ouverts et les chantiers de constructions continuaient mais avec des précautions. Au début, le gouvernement du Québec recommandait aux restaurants de ne se remplir qu’à moitié et de distancier les gens. Puis, les buffets et les bars furent fermés. Maintenant, les commerces non-essentiels ont l’interdiction d’ouvrir et les chantiers sont fermés.


Comme l’expérience a montré que les enfants étaient les premiers vecteurs d’une maladie quand elle apparaissait, les garderies et les écoles furent fermées. Puis, les CÉGEP (Collèges d’enseignement général et professionnel) et les universités furent fermés aussi. Au début on parlait de les fermer jusqu’au 27 mars, mais maintenant cela ira jusqu’en mai. Maintenant, « le Québec est sur pause », comme a dit le premier ministre. Les gens restent chez eux autant que possible.


Une nouvelle routine s’installe. À chaque jour, à 13 heures, les Québécois ouvrent la radio, la télé ou les vidéos en direct sur Internet et écoutent le message du premier ministre du Québec, François Legault. François Legault est le chef d’un parti qui gouverne le Québec pour la première fois, la Coalition Avenir Québec, qui a mis fin au bipartisme qui existait depuis plusieurs décennies. Même si la cote de popularité de Legault était assez bonne, il avait été beaucoup critiqué pour certaines mesures comme sa Loi sur la laïcité de l’État (projet de loi 21), la réforme du système d’immigration du jeune ministre Simon Jolin-Barrette (qui avait carrément jeté aux poubelles des dossiers d’immigration en cours de traitement), l’idée d’abolir les commissions scolaires, et ainsi de suite. Il y avait même un conflit de travail en train de commencer avec les professeurs et les infirmières. Il ne faisait donc pas l’unanimité et nous étions sur le point d’avoir potentiellement des grèves.


Mais avec la crise, François Legault, qui parle aux Québécois chaque jour à 13 heures, a impressionné. Il est transparent avec la population, donne des conseils avisés, prend des mesures rapidement. Bref, il excelle pour rassurer la population et lui donner l’impression d’avoir le contrôle de la situation. Il brille en temps de crise. La cote de popularité de Legault atteint donc maintenant un score stalinien de 98 % de satisfaction. Chaque jour, Legault nous dit le nombre d’infectés et de morts qu’il y a eu au Québec, annonce les changements dans la manière de compter, annonce les mesures que le gouvernement prend, et si du personnel de la santé a été infecté. On répond aux questions des gens. Legault explique qu’il y a des craintes de manquer de masques chirurgicaux mais que son gouvernement se prépare à s’en procurer de nouveaux et même d’en produire localement, au Québec. Jour après jour, on apprend comment la société va se réorganiser. En comparaison, le premier ministre fédéral du Canada, Justin Trudeau, a tardé à réagir et a semblé désorganisé, et les gens n’ont pu s’empêcher de comparer les deux premiers ministres.


(Mème sur François Legault qui appelle les jeunes à ne plus faire la fête.)

Les Québécois ont aussi fait la connaissance du directeur de la Santé publique du Québec, le Dr Horacio Arruda, d’origine portugaise. Chaque jour, il donne les directives de la Santé publique calmement et clairement, et bien entendu martèle de se laver les mains fréquemment. Le Québec s’est pris d’admiration pour lui et il est devenu un mème pour à peu près chaque chose qu’il dit. Les gens ont créé une page Horacio, notre héros sur Facebook. Une fois, alors qu’il enjoignait les gens de rester à la maison, il a dit que lui rentrerait à la maison et se mettrait à cuisiner des « tartelettes portugaises » (natas). Il n’en fallait pas moins pour que tout le monde se précipite sur le site de cuisine Ricardo pour chercher la recette. Il y eut même une pétition qui a circulé pour lui demander sa recette.






Cette crise révèle aussi les particularités de la société québécoise. En France et aux États-Unis, le discours des présidents sur cette crise est martial. Le président Emmanuel Macron a dit que la France était « en guerre » et Donald Trump a dit que la pandémie était « comme une guerre ». Pas au Québec. Au Québec, on est sur pause et on cuisine des tartelettes portugaises. Au Québec on ne s’intéresse pas beaucoup de savoir combien d’infectés il y a dans le monde entier, on parle surtout des nôtres. Au Québec, on ne dramatise pas la situation, on relativise, ça ne pas « pas si mal ». Au Mexique et au Brésil, le gouvernement comme la population ne semblaient pas prendre la pandémie au sérieux et ne prenaient pas vraiment de mesures pour s’isoler, ce qui n’est pas le cas du Québec, qui a pris cela au sérieux. Le Vietnam, le Rwanda et la Corée du Sud ont fait preuve d’un sens de l’organisation et d’une discipline très grands pour réagir au virus. Le Québec n’est peut-être pas aussi discipliné qu’eux.


En effet, au début de la crise, les gens ont un peu agi comme des poules pas de tête. Les gens se sont précipités pour acheter tout le papier toilette des magasins, et parfois se sont poussés à l’entrée du magasin. Cela venait sans doute du fait que certains pays comme l’Australie et le Mexique faisaient venir leur papier toilette de la Chine et donc craignaient une pénurie, mais cela est illogique au Québec puisque le Québec est un producteur de papier, donc pour nous, c’est un produit local produit seulement à quelques kilomètres de la maison. Il n’y a donc aucune chance pour que nous soyons en pénurie. Quoi qu’il en soit, les gens l’ont cru et se sont fait des réserves. C’était la « papiercalypse ». Les gens dévalisent aussi les épiceries pour acheter des nouilles. Il y a eu aussi un viel homme qui s’est présenté à une SAQ (Société des alcools du Québec; l’alcool est nationalisé au Québec, les gens l’achètent dans des magasins de l’État) et qui a causé une panique car il toussait énormément. Il y a eu des incidents où des vieillards ont été refusés aux SAQ. Maintenant, quand vous allez à la SAQ, un garde de sécurité vous donne du désinfectant et vous devez vous-mêmes faire lire vos codes-barres par la machine à la caisse.


(Il y a une faute : on dit des endroits bondés de monde)



Les autochtones et en particulier les Inuit du Grand Nord, sont particulièrement à risque. Ils manquent d’infrastructures de base comme des égouts et l’eau courante et en plus, ils manquent de logements et donc ceux qu’ils ont déjà sont surpeuplés, ce qui est un risque considérable pour la propagation du virus. Aussi, les aliments chez eux coûtent trois fois plus cher que dans le sud puisqu’ils sont livrés par avion. Ainsi les autochtones se coupent du monde pour se protéger.


Les étudiants universitaires et les professeurs doivent apprendre à faire les classes à la maison. Le calendrier des travaux est perturbé et plusieurs cours maintenant se donnent en ligne sur la plateforme Zoom. Zoom n’est pas seulement un logiciel de vidéoconférence. On peut « lever la main virtuellement » si on a une question et le prof peut diviser la classe en petits groupes de travail, comme si on se mettait en équipe dans la vraie vie. Le prof projette son diaporama sur la plateforme. Jamais auparavant autant de gens avaient suivi des cours en ligne.


Les chauffeurs d’autobus se protègent du virus comme ils peuvent. Le devant de l’autobus est maintenant fermé. Il y a même un ruban ATTENTION DANGER pour empêcher les gens d’aller voir le chauffeur. On entre dans l’autobus par l’arrière. Aussi on ne paie plus son passage. Le métro est presque désert, même à l’heure de pointe.


(L’accès au devant des autobus est fermé)

Les rues sont presque désertes. Dans les fenêtres, on voit des dessins faits par les enfants avec des arcs-en-ciel et l’inscription Ça va bien aller. C’est le slogan des Québécois pour traverser la crise.



Les derniers commerces qui n’ont pas fermé ont pris des mesures draconiennes pour limiter la propagation du virus. Je suis allé aujourd’hui à la pharmacie et les gens devaient attendre dehors car il ne devait pas y avoir trop de monde à l’intérieur. En rentrant, une dame bloquait le passage et faisait subir à tous les clients âgés un interrogatoire. Avez-vous de la toux ? De la fièvre ? Un mal de gorge ? Avez-vous voyagé hors du pays ? Il fallait aussi se désinfecter les mains avant d’entrer. Pour chercher des médicaments, on ne se présentait plus au comptoir de la pharmacie mais à celui des cosmétiques, et c’est les employé(e)s de la section des cosmétiques qui allaient chercher les médicaments. Les produits de démonstration ne sont plus exposés sur les tablettes.


(Entrée d’une pharmacie Jean-Coutu près de chez moi)



Même l’épicerie, même le supermarché a pris des mesures draconiennes. On ne peut désormais plus rendre nos cannettes ou nos bouteilles de bières consignées. Les machines distributrices sont prétendument « hors d’usage ». Les caissières ne veulent plus manipuler nos sacs réutilisables, car de fait depuis plusieurs années au Québec, les sacs de plastiques sont découragés et une pression forte est faite pour que les gens utilisent des sacs réutilisables. Alors soit vous remplissez votre sac vous-mêmes, on alors quelqu’un va mettre vos emplettes dans un sac de carton fourni par le magasin. On peut voir que les gens ont encore une fois dévalisé le papier toilette, les boîtes de conserve et les nouilles. Le supermarché limite donc le nombre de boîtes d’œufs et de rouleaux de papier hygiénique que les clients peuvent prendre. Aussi bien à l’épicerie qu’à la pharmacie, la manipulation de monnaie liquide, de billets de banque, est découragée et on n’accepte plus que le paiement par carte. Il arrive même que les gens doivent eux-mêmes utiliser la machine pour faire lire les codes-barres de leurs produits.


(Il y a des fautes : on dit l’équité sociale et les œufs sont limités, il y a une ligature dans le mot œufs et boîte prend un accent circonflexe)

Comme les gens qui faisaient du conditionnement physique ne peuvent plus aller au gymnase puisqu’il est fermé, ils doivent maintenant s’entraîner à la maison. Mon colocataire a même commandé des haltères par Internet.


Plusieurs personnes ont perdu leur emploi à cause du virus, ou ne peuvent plus avoir de revenu, et donc pour elles le confinement à domicile est particulièrement pénible. C’est pourquoi le gouvernement fédéral a débloqué de l’argent d’urgence pour les aider. Les conditions pour toucher des allocations de l’assurance-chômage ont été réduites, et il est plus facile d’en avoir. Pour ceux qui n’y ont pas droit, l’Agence du revenu du Canada (le fisc canadien) peut verser à ceux qui en font la demande 900 $ canadiens aux deux semaines ou 2000 $ par mois, pour une durée maximale de quatre mois. Malgré ces mesures, on n’a pas droit aux fonds d’urgence fédéraux si on n’a pas fait 5000 $ au cours de l’année fiscale, donc ce n’est pas tout le monde qui y a droit. Le gouvernement du Québec vient aussi d’annoncer qu’il donnerait de l’argent aux banques alimentaires pour que les gens qui craignent de ne plus pouvoir se nourrir puissent avoir de la nourriture. Le gouvernement du Québec vient aussi d’ouvrir une plateforme en ligne pour que les gens de moins de 70 ans s’offrent pour faire du bénévolat aux banques alimentaires et à d’autres organismes qui présentement ont de la difficulté à offrir les services nécessaires aux populations vulnérables. C’est du jamais vu, considérant que cela fait plusieurs années qu’au contraire, le gouvernement faisait des coupures dans les budgets de ces organismes. C’est comme si les politiques néolibérales du gouvernement s’étaient volatilisées à cause du virus. Les entreprises aussi ont maintenant droit à emprunter de l’argent au gouvernement si elles peuvent montrer que leurs pertes sont directement causées par le virus.


Malgré la satisfaction des gens envers le gouvernement, celui-ci a aussi suspendu les conventions collectives des infirmières, et il se pourrait que celui-ci agisse prochainement avec plus d’autoritarisme. Déjà que le travail en temps normal est insupportable pour elles et qu’elles sont surmenées, si on les contraignait autoritairement à travailler à cause de la pandémie, cela pourrait causer des injustices et même des conflits. Le gouvernement fédéral est aussi présentement en train d’appeler une session parlementaire d’urgence pour que le Parlement fédéral lui octroie des pouvoirs d’urgence qui lui permettraient d’outrepasser les lois ordinaires. Ainsi donc, il se pourrait que bientôt les régimes québécois et canadiens gouvernent de façon plus autoritaire. Si cela peut peut-être être nécessaire dans certaines circonstances, on ne peut s’empêcher de penser qu’il sera tentant d’abuser de ce pouvoir.


Le gouvernement fédéral s’est maintenant donné le pouvoir de détenir les voyageurs qui rentrent au Canada et qui ne voudraient pas s’isoler pendant 14 jours. Au Québec, les « snowbirds » ou Floribécois, cette diaspora québécoise de Floride, est en train de rentrer à la maison. Cela cause quelqu’anxiété, tant et si bien que la ville de Saguenay a érigé un barrage policier à l’entrée de la ville. Il s’agit d’intercepter les snowbirds avant qu’ils ne rentrent et de les informer sur les règles obligatoires d’isolement.


Ainsi donc, nous vivons vraiment un moment inédit dans notre histoire, et il faut vraiment remonter aussi loin qu’à l’époque de la grippe espagnole en 1918 pour voir de pareils phénomènes. Il est possible que cette pandémie provoque des changements culturels à plus long terme, même quand la poussière sera retombée.

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